Interview Josune Bereziartu et Rikardo Otegui

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C’est dans EscaladeMag n°17 qu’a paru cet entretien avec Josune Bereziartu et Rikardo Otegui. Ils s’étaient prêtés de bonne grâce au jeu de l’interview croisée. Avec le recul et maintenant qu’ils sont un peu moins sous le feu des projecteurs, j’ai vraiment plaisir à relire ceci que j’ai eu envie de partager. Rencontre avec un couple de grimpeurs basques au carnet de croix bien rempli !

En quoi votre rencontre a t-elle modifié la vision que vous aviez de l’escalade ?
Josune : Depuis mes débuts, j’ai toujours cherché à grimper avec des copains en qui j’avais confiance. Quand nous avons commencé à grimper ensemble avec Rikar, ça s’est fait assez naturellement. C’est quelqu’un de très spécial pour moi mais l’esprit de l’escalade reste le même. Ce qu’il m’a apporté en fait, c’est comment aller plus loin en escalade. Au début de notre relation, dans les années 90, il essayait des voies en 8b+ et c’étaient des voies d’un niveau bien supérieur à mon niveau alors. Nous allions là où il avait des projets et moi, j’allais en moulinette dans les voies qu’il tentait, sans avoir aucune chance d’enchaîner. C’est comme ça que j’ai commencé à essayer des voies dures.

Rikar : Je suis plus âgé que Josune. Je grimpe depuis plus longtemps et avec mes copains, on a très vite commencé à regarder ce qui se faisait en France, à réfléchir sérieusement sur comment atteindre le haut niveau. Quand on s’est rencontré avec Josune, j’avais déjà mes habitudes, ma vision de l’escalade et de l’entraînement. Mais peu de temps après, son niveau a explosé, elle pouvait essayer toutes les voies dures et les faire rapidement. Josune a cette obsession en escalade : être la plus régulière possible dans tous les registres de l’escalade (toit, dévers, trous, réglettes,…) quelle que soit la falaise. Et ça m’a fait évoluer car je me cantonnais beaucoup dans mon style de prédilection : des voies de continuité, très déversantes, type Rodellar. Sa vision m’a ouvert l’esprit sur autre chose et c’était chouette. J’ai compris que je pouvais aussi développer mes points faibles et faire d’autre type de voies.

Est-ce que vous grimper toujours ensemble ?
Josune : on essaie mais ce n’est pas toujours possible. Quand on voyage, bien sûr, on grimpe tous les deux mais à la maison, pas nécessairement. Parfois on est en synergie quand on essaie la même voie. Mais ça dépend. On a des qualités tellement différentes, à commencer par la façon d’utiliser les prises (Rikar aime le tendu, moi je prends tout en arqué ; il aime les voies de conti très très longues et très déversantes, moi je préfère des voies en léger dévers, de longueur moyenne…). On est un couple, mais on a des tensions, comme tout le monde. Quand on est concentré sur un projet en falaise, on essaie de faire abstraction de ça, ce qui n’est pas toujours simple !
Rikar : oui, je ressens les choses comme le dit Josune. Simplement moi, je ne suis pas un grimpeur pro, donc c’est un peu différent. Je ne suis pas obligé de faire des photos à chaque croix, ou à répondre à des interviews 😉 Cela me donne plus de liberté, celle du grimpeur « amateur ».

Comment vous organisez-vous en grande voie ?
Josune : Si la voie que nous faisons est homogène, nous grimpons en réversible. En revanche, si les longueurs sont de difficulté très inégales, avec des longueurs dures, nous essayons d’enchaîner tous les deux en tête les longueurs clefs. Ça dépend vraiment des caractéristiques de la voie.
Rikar : Les grandes voies, c’est réellement appréciable car on grimpe ensemble et on partage les mêmes sensations dans une même voie, on s’investit pour sortir et c’est vraiment spécial ! Plus qu’en falaise, on ressent la tension implicite de l’activité. Surtout, quand il faut placer le matériel. C’est un peu l’aventure et c’est bien de vivre ça ensemble.

Vous considérez-vous plus comme une cordée ou comme deux grimpeurs vivant ensemble et ayant chacun ses propres objectifs ?
Josune : Le plus important, c’est d’avoir du plaisir à grimper ensemble. La notion de cordée est un peu désuète aujourd’hui mais je suis d’accord avec toi sur le fait que la scène actuelle est assez individualiste, compétitive et égoïste. Si quelqu’un veut atteindre le haut niveau, il doit penser spécifiquement à lui, s’entraîner, évoluer dans sa propre direction. C’est pour cela que j’aime les grandes voies où l’esprit de cordée est plus fort et où l’on va tout deux dans la même direction.
Rikar : C’est vrai qu’aujourd’hui l’escalade est un peu le reflet de la société, plus individualiste que par le passé. Mais les choses vont sans doute évoluer vers plus de maturité. Josune et moi, quand nous partons faire une grande voie, nous prenons la décision ensemble et si l’un d’entre nous n’en a pas envie, on laisse tomber. Alors qu’en falaise, chacun est sur son projet, et c’est souvent une ligne différente !

Quelle est votre plus belle réalisation et quel rôle a joué votre relation dans sa concrétisation ?
Josune : Notre relation joue souvent un grand rôle dans la concrétisation des voies que je travaille. Mais évidemment parfois, il y a aussi des moments où c’est une personne extérieure ou juste un copain qui apporte son soutien. Je me souviens qu’à l’époque où j’ai fait de la compétition et où j’étais déçue par mes résultats, c’est mon ami Pedro Pons qui a eu les mots justes en me faisant comprendre que la compétition ne m’apportait rien. Ça m’a permis de prendre conscience que mon désir profond était de faire des voies dures dehors.
Je me souviens que les moments les plus difficiles ont été à l’époque où je travaillais mon premier 8c, il y a tout juste 10 ans, en avril 98. Si j’enchaînais, je devenais la première fille au monde à réaliser une voie de cette difficulté. Les gens autour de moi me mettaient la pression avec cette idée et je ne parvenais pas à m’enlever ces choses de la tête. Puis j’ai commencé à me voir comme un grimpeur en général, et pas comme une « fille » grimpeuse, qui pouvait peut-être faire Honky Tonky. Ça a été une grande expérience pour moi.
Rikar : Je me souviens de mon premier 9a à la grotte de Batzola, comme la voie la plus dure que j’ai faite et je me souviens surtout que Josune m’a beaucoup aidé à ce moment-là. En particulier, quand je tombais toujours au même mouvement et que le doute a commencé à s’insinuer en moi…

Dans votre approche de l’escalade, êtes-vous dans une démarche totalement maîtrisée ou laissez-vous la place à l’improvisation ?
Josune : J’aime contrôler les choses et de plus en plus, mais vivre avec Rikar, ça veut dire aussi accepter une part d’improvisation. Car lui aime ça (et moi, pas trop !). On est assez opposés sur ce point. Moi, pour avancer, j’ai besoin de sentir que je contrôle la situation.
Rikar : Oui, j’aime bien l’improvisation, car je me sens moins contraint de faire telle ou telle chose. D’un autre côté, je vois bien que d’avoir des routines et de caler les choses au niveau de l’entraînement, c’est complètement nécessaire.

Quel rapport entretenez-vous avec la cotation et quel est votre point de vue sur 8a.nu ?
Josune : La cotation ne devrait être qu’un point de référence dans l’escalade, que ce soit en bloc ou en falaise, mais on lui accorde beaucoup trop d’importance. On ne devrait pas seulement penser en terme de cotation, car une voie ne se résume pas à un chiffre et une lettre. C’est plus complexe et comme toute simplification, ça conduit à des erreurs d’appréciation. Je me demande si chaque grimpeur ne devrait pas avoir sa propre échelle et évaluer chaque voie honnêtement en fonction de son ressenti. La cotation n’est pas quelque chose de mécanique et justement, quand j’ai commencé à grimper, dès le début, j’ai bien aimé ce côté « non-écrit » de l’éthique, avec des règles implicites et l’absence de censeurs qui décident du niveau de telle ou telle voie. Je crois que s’il y avait des juges et des règles plus normées, je ne grimperais plus aujourd’hui.
Rikar : Chacun au fond de lui sait bien la difficulté réelle de ce qu’il grimpe. Prendre en compte chaque point de vue sur la cotation me semble important même si c’est assez utopique. On a besoin de se comparer et la cotation sert à ça. On se crée un statut à travers elle. La cotation en dit plus que ce qu’on croit, alors qu’on ne devrait s’intéresser qu’aux mouvements, qu’aux lignes qu’on essaie, qu’à l’histoire de ceux qui les ont équipées… Ce besoin de références (dû à la presse, aux médias en général…) fait partie du jeu même si c’est loin d’être idéal. Concernant 8a.nu, je respecte ceux qui ont une scorecard pour montrer aux autres ce qu’ils font et ce qu’ils pensent honnêtement de telle ou telle voie mais je suis plus tournée vers mes propres réalisations, vers le plaisir et la liberté de faire une voie (plus que vers sa valeur hypothétique).

Vous avez touché à toutes les facettes de l’activité. Qu’est-ce qui vous a apporté le plus de satisfaction ? Qu’aimeriez-vous changer dans votre parcours ?
Josune : Chaque voie, chaque bloc m’apporte de la satisfaction. Mais plus les voies que les blocs. Notamment celles où l’engagement mental est grand, ce sont celles qui me marquent le plus. En ce moment, on se tourne vers l’alpinisme, qui est une nouvelle manière de m’exprimer pour moi. Je pense que je vais persévérer dans cette voie pour les prochaines années. Sinon, si je devais changer quelque chose dans mon parcours, je commencerais à grimper plus tôt, je n’ai débuté que vers 17 ans.
Rikar : La falaise me donne plus de plaisir que le bloc, par exemple. Au début, je faisais les deux à part égales mais je ressentais le bloc comme le petit frère de la falaise. Puis, à un moment, le bloc est devenu une obsession pour moi : je voulais faire tous les passages mythiques de Bleau que j’avais vu sur des vidéos ou des magazines. Plus, ça s’est calmé ! Maintenant, je suis plus orienté vers les grandes voies, parce qu’elles représentent une forme d’aventure…

Quel regard portez-vous sur l’escalade en France et qu’est-ce que vous aimeriez demander à Arnaud Petit et Stéphanie Bodet, les grimpeurs interviewés dans le dernier numéros d’EscaladeMag ?
Josune : La France a toujours été une référence en escalade pour l’ensemble des grimpeurs. Toutes ces falaises et ces forts grimpeurs ! Et puis la culture escalade que vous avez, c’est l’un des aspects les plus positifs, je trouve. Cette culture se retrouve d’un pays à l’autre mais vous êtes quand même en avance sur ce point.
Rikar : Que dire de la France et de ses grimpeurs ? La France a longtemps été la destination favorite des grimpeurs, maintenant c’est peut-être plus l’Espagne qui est « à la mode » (en français dans le texte original). Quoi qu’il en soit, respect pour l’escalade française et les grimpeurs en général.

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