Eric Talmadge, le Shogun

2000 : Eric Talmadge vient enfin à bout d’un projet qui l’a obsédé tout au long des treize dernières années, Im Reich des shogun. La ligne, entièrement naturelle, se situe sur la falaise de Tüfleten dans le Jura bâlois. 12 à 15 mètres en léger dévers, des croûtes en guise de prises et des mouvements complexes : ce n’est pas à proprement parler ce qu’on peut appeler un 9a facile, si ce genre de choses existe. Eric Talmadge a 34 ans quand il la réalise. Cet article, paru dans EscaladeMag n°17, revient sur ce grimpeur pas comme les autres !

Un jeune chien fou
Né aux Etats-Unis en 1966, Eric déménage très tôt en Suisse, où il découvre l’escalade sur les rochers du Pelzli. Adolescent, il s’intègre rapidement à un groupe de jeunes forts grimpeurs qui agacent par leur talent et la promptitude à répéter sans complexes les lignes les plus dures du secteur. L’entraînement et l’émulation aidant, Talmadge progresse sans cesse et sous la houlette de Daniel Schweizer, il passe le cap du 7c+ en 1984. En 1987, il atteint le 8b avec Tonal und nagual direkt à Tüfleten. Après une courte et décevante incursion dans l’univers de la compétition, Talmadge commence à voyager, avec Jerry Moffat et Wolfgang Güllich. Mais c’est dans son Jura bâlois qu’il trouve finalement sa plus grande source de motivation.

« J’ai équipé Im Reich des shogun en 1985 ou 1986. À cette époque, je ne savais pas si le haut était possible, j’ai donc décidé de m’investir sur la première partie qui traverse au milieu du mur et finit dans une autre voie », relate Eric Talmadge. Il ne parviendra à enchaîner ce départ qu’en 1992. Aux dires de tous les grimpeurs qui ont essayé, ce début coté 8b+ vaudrait beaucoup plus (il vient seulement d’être refait par un grimpeur allemand, Johannes Pohl). Et l’intégrale est restée longtemps non répétée, malgré les tentatives de plusieurs habitués de la très haute difficulté (Dave Graham, Fred Nicole, Pierre Bollinger ou Loïc Fossard…), jusqu’à ce qu’Adam Ondra passe par là et la plie en 5 essais.

L’œuvre d’une vie ?
« J’ai fait environ 500 essais… probablement plus », raconte Talmadge. « J’ai tout essayé pour réussir cette voie, y compris l’essayer dans les pires conditions, des lieux, du temps, de moi-même. J’ai également effectué un travail sur pan, où j’avais reproduit les crux. J’ai essayé différents régimes, de nombreux exercices physiques, mentaux, j’ai même espéré très fort dans la lévitation… Surtout chapeau très bas à mon épouse Gaby. C’est elle qui a le plus grand mérite. Elle m’a toujours assuré et encouragé. Inlassablement. Et j’ai réussi. » Mais il ajoute aussi : « Et puis après ? ».

Dire qu’Im Reich des shogun a marqué la vie d’Eric Talmadge relève de l’évidence. L’investissement a été tel qu’une phase de flottement a logiquement suivi : « Ce que j’ai ressenti de plus fort, en plus de la satisfaction d’avoir réussi la voie, c’est un sentiment de liberté. Mais par la suite, je me suis aussi senti un peu vide, après avoir passé tant de temps et d’énergie, y avoir autant pensé, m’être autant entraîné pour la réaliser ».

Les rumeurs les plus diverses ont couru sur son compte : « Eric aurait totalement arrêté l’escalade, il n’en aurait plus rien à f… ». La vérité est plus nuancée et ceux qui ont eu l’occasion de le croiser en Suisse ont pu voir qu’il tenait encore diablement les prises. Mais sa découverte du bouddhisme a bouleversé sa perception du monde et son approche de l’escalade est désormais sous le signe de la spiritualité. Il aime juste être dehors, sentir le rocher, l’énergie et la tension des muscles en action.

Après avoir travaillé comme ingénieur électricien, Eric Talmadge est aujourd’hui software developper mais il investit beaucoup de son temps dans la méditation. Il passe généralement trois mois par an dans un monastère bouddhiste, où il fait des retraites spirituelles. Parfois paradoxalement nostalgique du « bon vieux temps » où il courrait après Im Reich des shogun, il semble assez détaché par rapport aux notions de réussite ou d’échec. Et puis, comme il le dit lui-même, « à part devenir Champion du monde, j’ai eu tout ce que j’ai voulu en escalade… ».

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