Edito EscaladeMag n°55

blogÉcrire un édito sur Patrick Edlinger, quelques semaines après sa disparition tragique, c’est sans conteste la tâche la moins aisée qu’il m’ait été donnée de faire depuis que je suis en charge du magazine gratuit EscaladeMag. Parce que, même si j’ai assez peu connu ce grimpeur d’exception, j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’échanger avec lui sur l’escalade, que ce soit à Friedrichshafen lors du salon de l’OutDoor ou à Arco pour les 20 ans du célèbre master, pour ne parler que des dernières fois. Et sa mort a fait remonter en moi différentes strates de ma vie…

« Combien craintifs étaient mes pas chancelants »

On se souvient tous du film Opéra vertical, de Jean-Paul Janssen. Dans la scène finale, Patrick Edlinger évolue en solo, maîtrisant élégamment une voie bien gazeuse du Verdon : Debiloff, 6c+. « À mains nues », comme on disait à l’époque. Mais aussi les « pieds nus », puisque dans la séquence qui précède, son second, Jean-Paul Lemercier, le mouline dans les gorges avant de remonter pantelants au bout de sa corde, baudrier et chaussons…

Simplicité, dénuement le plus total face au vide… Patrick est descendu dans les profondeurs de l’abîme. Il en émerge magistralement, sous le soleil, faisant corps avec le rocher dans une chorégraphie épurée. Et pour sublimer encore cette harmonieuse sortie du néant, c’est l’aria du troisième mouvement de la cantate BWV33 de J.-S. Bach, « Wie furchtsam wankten meine Schritte », qui accompagne cette scène d’anthologie.

Jamais choix musical n’aura si bien servi un film d’escalade. Un dialogue paradoxal s’établit entre l’image et le son : « Combien craintifs étaient mes pas chancelants », chante l’artiste lyrique tandis Patrick ciselle chacun de ses gestes sur le calcaire, les enchaîne sans le moindre tremblement. Images époustouflantes d’une part, musique sublime de l’autre. Cette scène, qui a considérablement contribué à édifier le mythe, exprime aussi toute la fragilité de l’homme dans l’univers, son impermanence, son besoin d’absolu…

Sans doute Patrick portait-il en lui cette même tension, ce mélange de virtuosité et de vulnérabilité. Était-ce ce qui avait séduit et fait de lui une icône ? On pourrait s’interroger longtemps sur le besoin de créer des mythes et de s’identifier à des images idéales pour transcender la réalité. Lui continuait à grimper, au-delà de la légende. Et avait perçu la dynamique propre à l’escalade, propre à toute vie : « C’est souvent un déséquilibre qui t’amène à l’équilibre et lors d’un déséquilibre, il ne faut rien brusquer parce que c’est le seul moyen de passer ».

Patrick est parti le 16 novembre dernier et nous lui consacrons l’intégralité de ce numéro en hommage.

Photo Guy Delahaye

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