Interview Erri De Luca

Interviewer l’écrivain italien Erri de Luca, quelle belle aventure ! C’est dans l’un des tout premiers numéros d’EscaladeMag, le n°13, qu’est sorti cet entretien. Jour de chance pour moi… A l’époque, je ne suis pas encore rédactrice en chef, juste une pigiste lambda qui cherche à amener du contenu un peu marge des courants habituels !

Comment avez-vous découvert l’escalade ?

J’ai commencé à grimper vers l’âge de 30 ans. J’étais ouvrier et quand le chantier a fermé au mois d’août, je suis parti à la montagne, à l’endroit le moins cher. J’ai fait ma première sortie avec des chaussures de ville et un imperméable. De retour à Rome, j’ai trouvé une annonce pour un cours d’escalade et je me suis inscrit. J’avais 36 ans et depuis je n’ai pas arrêté.

Quels sont les auteurs qui vous ont donné envie d’écrire et les grimpeurs ou alpinistes qui vous ont donné envie de vous confronter à la montagne ou au rocher ?

J’ai eu une enfance pleine de livres, mon lit était entouré de livres. C’étaient ceux de mon père. Ils tenaient lieu de décoration, c’était la tapisserie de notre pauvreté d’alors. Mais ce ne sont pas eux qui m’ont donné envie d’écrire des histoires. Ce qui m’a donné envie, c’étaient les récits transmis oralement, que j’écoutais à cette époque où je grandissais. Des histoires de guerre, de tremblements de terre, de fantasmes, de pègre. Naples était un gisement d’histoires racontées oralement.
Et de même que ce ne sont pas les écrivains qui m’ont amené à la littérature, ce ne sont pas les alpinistes qui m’ont conduit en montagne, mais la montagne elle-même qui m’a séduit par sa force d’attraction.

Dans votre ouvrage Sur la trace de Nives, vous écrivez : « Dans l’Ecriture sainte, la montagne est un poste frontière, où la divinité descend et où l’homme monte ». Pouvez-vous nous parler de votre relation avec la montagne ? Est-ce un espace intermédiaire où vous ressentez, sinon une présence divine, du moins une forme de transcendance ? Est-ce un entre-deux métaphysique où vous pourriez avoir l’intuition de ce qu’est l’Au-delà ?

Le Dieu des Ecritures saintes n’habite pas en montagne. Ce n’est pas celui des Grecs ou des Tibétains, domicilié sur les cimes. La divinité des textes sacrés va à la rencontre de la créature humaine en descendant dans l’abyme depuis les hauteurs du ciel. Moïse qui va trois fois sur le Sinaï fait seulement un petit déplacement vers cette frontière. De telles rencontres nécessitent de la solitude, par conséquent ce sont souvent les bergers qui se trouvent tout désignés pour les faire : Abraham, Moïse, David, des bergers. Ils se sont aventurés loin, montant sur les crêtes pour scruter les pâturages. Il n’y a aucune transcendance là-dedans. Mais c’est la toute-puissante volonté divine qui se révèle à eux.
En montagne, je ne ressens ni n’éprouve la transcendance. Je ne me rapproche pas d’une divinité, au contraire je m’écarte du sol, jusqu’à ce que je sois arrêté dans ma course. Au-dessus du sommet commence la voûte du ciel. Je suis quelqu’un qui grimpe, des épaules et de tout le reste. La face à quelques centimètres du rocher, à pouvoir l’embrasser.
En montagne où la présence humaine est maigre, parfois même inexistante, on peut voir le monde comme il était avant nous, désert. Et comme il sera après nous. Finalement en montagne, sur les parois, sur les cimes, nous ne sommes pas propriétaires, nous sommes tous de passage et cette idée, avant toute chose, est salutaire pour notre hygiène mentale.

Dans l’escalade « sportive », cherchez-vous par le contact avec le rocher, à « vibrer » à l’unisson du cosmos ? Ou êtes-vous plus prosaïquement dans l’action immédiate, instantanée ?

Du rocher en vibration ?!! J’aimerais mieux pas !!!! Je suis originaire d’une région sismique et je n’aime pas trop le frissonnement, les secousses de la terre. Le rocher doit tenir, supporter mon poids de passant avec tout ce que cela demande et reçoit en échange. Dans certains surplombs, je grimpe pieds nus, jusqu’au 8a. Le pied, le gros orteil et son voisin, possèdent une belle précision. Cela me plaît de redoubler la nudité du contact, mains et pieds, mais c’est seulement pour moi un plaisir physique.

Vous écrivez dans Sur la trace de Nives : « L’alpiniste est le dernier singe humain qui se sert de ses mains pour bouger, avancer, le dernier qui sait toucher la matière dans le bon sens ». Les mains déterminent un rapport particulier au monde. Pouvez-vous nous en parler, puisque pour vous elles sont aujourd’hui ce qui vous permet d’écrire, de grimper et ce qui, dans le passé, vous permettait de travailler sur les chantiers ?

Ces mains m’ont permis de vivre. Le travail manuel m’a soutenu pendant vingt ans. J’ai le respect des mains. J’écris à la main sur des cahiers, avant de taper à la machine. La tête a appris à aller à l’allure des mains. Aujourd’hui, mes mains écrivent, escaladent et vont à l’aveuglette sur le corps d’une femme comme le sourcier à la recherche de l’eau.

Comme Blaise Cendrars, vous êtes un grand lecteur des textes sacrés et vous vous dites athée. Est-ce que cette étude des Ecritures saintes correspond à une forme d’ascèse ? L’escalade en est-elle une autre, pour vous ?

Pour moi la montagne est ici-bas. L’au-delà est en celui qui croit, c’est une résidence intérieure. Je ne me dirais pas athée. Un athée est quelqu’un qui a réglé le problème une fois pour toute, qui a décidé que celui qui a la foi est un invalide qui a besoin de soutien pour avancer. Je dirais plutôt que je suis quelqu’un qui ne croit pas, un non-croyant. J’utilise le participe présent car chaque jour je me penche sur les textes sacrés, en hébraïque, mais je reste un simple lecteur. Je ne rentre pas dans les textes, je ne tourne pas mes regards vers la divinité. Je lis quelques pages tous les matins pour me procurer une heure de désert. Ce n’est pas à proprement parler une ascèse, au sens original du mot grec « askesis », exercice.

Quels sont vos lieux favoris pour grimper ?
Les Dolomites.

J’ai lu dans une interview que vous avez accordé au magazine italien Alp en 1999 que vous aimiez grimper au-dessus de la mer, que vous aviez besoin de ressentir le mouvement des vagues. Pratiquez-vous le Deep water soloing ?

J’aime les falaises au bord de la mer mais pas parce que je vois les vagues quand je regarde sous mes pieds pour trouver un appui mais parce que quand je redescends je peux faire un plongeon ou aller manger du poisson dans un restaurant sur la plage. Pour cela, Kalymnos est pour moi un lieu privilégié.

Vous avez enchaîné un 8b+ à l’âge de 52 ans (La teoria dell’8A, à la grotte de l’Areonaute à Sperlonga). Ce genre de performance est rarement le fruit du hasard : a-t-elle représenté un investissement important ?

Je me suis plus échiné et j’ai plus transpiré pour enchaîner une autre voie à la Grotte de l’Areonaute, un 8a+, un an auparavant. Je suis sorti du 8b+ en sentant que j’avais encore du souffle et de la force. J’étais en état de grâce et la voie me convenait très bien, longue et très résistante. Je m’y suis consacré quelques mois, trois ou quatre, pas pour la cotation mais parce que la ligne me plaisait : directe et naturelle, en plein milieu de la grotte jusqu’à la sortie. Ce qui en fait la beauté, l’esthétique, c’est un mouvement qui demande beaucoup de décision. L’unique guerre juste de l’histoire est celle de Troie, où deux peuples se sont affrontés pour posséder la beauté.

Vous écrivez : « Je n’ai jamais planté de piton en montagne. Je ne me sens pas autorisé, je suis quelqu’un de l’extérieur, quelqu’un de passage. […] J’aime tomber sur les pitons des autres, mais pas ajouter les miens ». Si vous n’en avez jamais posé en montagne, l’avez-vous fait en falaise ? Avez-vous déjà équipé des lignes ?

Je ne perce pas le rocher, je ne perce pas ma peau. Ni tatouage, ni boucle d’oreille.

Grimpez-vous sur mur ou uniquement dehors ? Vous entraînez-vous ?

Je vais une ou deux fois sur mur artificiel pour travailler et je m’entraîne quasiment une heure tous les jours chez moi. Et je vais sur le rocher le week-end.

Par rapport au travail des voies, on voit souvent en falaise des jeunes (et des moins jeunes) s’énerver et crier parce qu’ils ne parviennent pas à réaliser le projet qu’ils ont en cours. Etes-vous zen en falaise ? Ce que vous avez vécu vous permet-il de relativiser ? Votre rapport aux textes sacrés vous aide-t-il ?

C’est un beau jeu que le nôtre, à l’air libre. Je ressens le privilège de pouvoir pratiquer encore. Quand j’étais jeune, j’étais militant d’extrême gauche, la colère avait d’autres motifs. Je ne suis pas zen, je suis napolitain ! mais je donne peu d’importance à la réussite ou à l’échec.

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