En un mot comme en 100

Le Point sur la ligne #20, Tribulations lexico-verticales

1-100voies

Nulla dies sine linea”, “Pas un jour sans une ligne”, écrivait Pline l’Ancien dans son Histoire Naturelle. L’expression, qui fait référence au peintre antique Apelle de Cos, renvoie à la nécessité de s’astreindre à un exercice quotidien, si l’on veut atteindre la perfection.

Il ne s’écoulait en effet pas une journée sans qu’Apelle, désireux de progresser dans son art, ne fasse un croquis ou n’esquisse les contours d’un dessin. Et Zola s’en est souvenu plus tard, en faisant peindre la devise sur la cheminée de sa maison à Meudon. “Nulla dies sine linea”, “Pas un jour sans une ligne”, cent fois sur le métier remettez votre ouvrage…

Cette discipline qu’impose la recherche de l’excellence, cette discipline de l’exercice répété et assidu, nul doute qu’Adam Ondra l’a aussi faite sienne, même s’il a sa propre interprétation du mot “ligne” dans l’expression latine “Nulla dies sine linea”… Elle diffère, semble-t-il, de celle de Pline, car du trait de plume, on passe allègrement à la voie – et de l’écriture on rejoint l’ouverture, troquant les pattes de mouche pour les doigts d’acier !

Corona, 9a+, Frankenjura, Photo © Vojtech Vrzba

On absoudra bien volontiers Adam pour cette lecture toute personnelle des auteurs classiques. D’ailleurs, pour qui s’intéresse à l’étymologie, il y a une certaine parenté entre la ligne de mots et la ligne de points. D’où cette chronique, le point sur la ligne ! Le mot “ligne” dérive en effet directement du latin linea, signifiant littéralement “corde” (tissée en lin ou dans tout autre textile). Et la corde pour un grimpeur, vous en conviendrez, ça reste indispensable pour se frotter aux lignes !

C’est à l’âge de 13 ans qu’Adam Ondra a commencé, non pas à se frotter, mais à trucider des 9a. Sa première voie dans le 9e degré, Martin Krpan, porte le nom d’un héros du folklore slovène, un contrebandier à la force herculéenne, qui tranche la tête de ses ennemis avec une hache magique. Adam Ondra a-t-il récupéré cet attribut fabuleux sous les dévers de Misja Pec ? Probable… Car 8 ans plus tard, c’est-à-dire la semaine dernière, il a massacré sa 100e voie en 9, sans états d’âme.

Martin_KrpanOccire ainsi 100 voies entre 9a et 9b+, mettre les falaises du monde entier à feu et à sang, ou sens dessus dessous, c’est un carnage qui n’est pas passé inaperçu dans le monde de l’escalade, tant phénoménale fut au fil des ans l’hécatombe (au sens antique du terme d’ailleurs, car cent en grec se disait ἑκατόν, hekaton et le mot français “hécatombe” vient du grec ἑκατόν βοῦς hekaton bous, sacrifice de cent bœufs).

En fait, sous la hache de Martin Krpan d’Adam Ondra, les cent voies sont tombées, non pas comme des bœufs, ni même comme des vaches, mais plutôt comme des mouches. Normal, me direz-vous, pour quelqu’un qui vole à cent coudées au-dessus du commun des mortels. Mais figurez-vous que les pattes de ces mouches ne sont venues s’inscrire sur aucun carnet de croix, même pas la dernière en date, Made in Poland.

4-madeinpolandFaut-il croire le sanguinaire Adam quand il affirme qu’il n’a gardé aucune trace écrite de ces méfaits ? Quoi, 100 voies en 9, et il n’y aurait qu’une scorecard sur 8a.nu, et encore, incomplète ? Aucun hypomnemata au sens où l’entendait Foucault, aucun “livre de compte, registre, carnet individuel servant d’aide-mémoire”. Pas le plus minimal acte d’écriture de soi ? J’ai du mal à me le représenter mais je lui donne cent fois raison puisqu’il écrit l’Histoire de l’escalade à coups de lignes verticales !

« L’écriture des hypomnemata, écrit Foucault, s’oppose à [l’]éparpillement en fixant des éléments acquis et en constituant en quelque sorte “du passé”, vers lequel il est toujours possible de faire retour et retraite. » (Dits et écrits, t2, p.1239). Au fond, tenir un carnet de croix, pour un grimpeur, c’est bien sûr se construire, organiser sa mémoire, tout en étant conscient que cela ne va pas durer 107 ans !

Mais d’autres écrits sont possibles pour s’opposer à la dispersion, au zapping, aux virages à 180° de l’esprit, comme la tick list par exemple, et les mille projets qui la constituent. Cette liste programmatique recense les voies que l’on a envie de faire dans l’année, enfin pour Adam il faudrait plutôt dire exterminer. Car en ce domaine, je suis sûre qu’il ne se censure pas, ça tombe sous le sens !

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3 réflexions au sujet de « En un mot comme en 100 »

  1. Merci Laurence pour cet enchaînement si pertinent d’association d’idées guidé par les lignes ! Si Adam Ondra ne laisse pas de traces écrites de ses exploits, il a des équipes de tournage chaque fois prêtes a en relater les péripéties, les écrits seront-ils plus pérennes que les films ? sur l’aspect ange exterminateur de voies, les termes guerriers employés sont plus dus à un regard extérieur de compétiteur ou de néophyte ébloui par l’exploit qu’à la propre appréciation de l’auteur des dites performances, qui en a fait son quotidien sans pour autant en être blasé . On lit plus chez lui à travers la relation filmée de ses aventures, le feu de la passion et une modestie et honnêteté touchantes vis à vis d’un style de vie qu’il a l’immense chance de vivre, qu’un tempérament d’Attila des falaises .

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