Pas déçus du voyage…

Le Point sur la ligne #19, Tribulations lexico-verticales

desirelessDrapée de noir et pourvue d’une brosse phénoménale, Desireless a fait irruption au milieu des années 80 avec une drôle d’invitation au voyage qui n’allait pas tarder à devenir disque d’or. Excentrique la guêpe, mais pas folle… “Voyage, voyage…”, chantait la créature androgyne, “Plus loin que la nuit et le jour ! Voyage… Dans l’espace inouï de l’amour !”

Ce n’est pas dans l’espace inouï de l’amour qu’ont entrepris de voyager Sasha DiGiulian et Edu Marin l’été dernier, mais chez les fous. À la Gole di Gorropu, ils auraient pu choisir l’Hotel Supramonte, ils ont mis le cap sur Viaje de Los Locos (8b+, 330m). Ouverte en 2002 par Daniel Andrada et Daniel Dulac, cette voie de Sardaigne comprend 7 longueurs soutenues, dont la plus difficile cote 8b+.

voyage1Viaje de Los Locos, en français dans le texte Le Voyage des fous, est un délire calcaire aux concrétions extravagantes, dont Sasha DiGiulian revendique aujourd’hui la première féminine. Le nom indique clairement la couleur : manifestement, il faut être un peu dérangé voire complètement dingue pour entreprendre le “voyage” que constitue cette voie (voyage, XIIIe s, du bas latin viaticum, “chemin à parcourir”), car ce “chemin” s’avère bien raide et plutôt engagé !

Croisière, pèlerinage, itinérance… Les formes de voyage ne manquent pas. Mais je ne peux croire que les deux tourtereaux aient été portés vers cette exploration par le tube lancinant de l’improbable chanteuse aux cheveux dressés. Il y a pourtant des coïncidences troublantes : “De nuages en marécages, de vent d’Espagne en pluie d’Équateur, voyage, voyage… Vole dans les hauteurs !”. Diantre… les paroles de Desireless leur semblent dédiées !

Souvenons-nous qu’avant de rejoindre la Sardaigne, Sasha DiGiulian et Edu Marin avaient d’abord pensé essayer Orbayu (8c, 500m) dans les Asturies, puis Zahir + (8c, 250m) au Wendenstöcke. Ces deux projets capotèrent pour des raisons diverses, l’un dans les marécages oiseux des problématiques liées à la médiatisation, l’autre sous les trombes d’eau bien réelles, non pas de l’Équateur, mais de la Confédération helvétique…

voyage4Leur voyage estival s’apparentait donc déjà à une divagation très Desireless style et je serais tentée de dire que le choix de cette ligne au nom si providentiel n’a fait que métaphoriser leur errance. Car ces grimpeurs passionnés qui se laissent porter de voies démentes en voies démentes ne s’apparentent-ils pas finalement à des fous (du latin follis, “sac, ballon plein d’air”) ?

Accompagnés de photographes et de cameramen dont la réalisation d’images précède l’enchaînement de la voie, ils semblent parfois un peu aliénés à leur projet… Pire, leur voyage s’inverse, devient schizophrène. Ce n’est plus la réalisation d’une voie qui suscite la venue des journalistes mais leur présence qui détermine la nécessité de la réussite. Et on ne sait plus très bien si on a affaire à des fous qui voyagent ou à un voyage qui rend fou…

Le plus bel exemple de voyage pathologique nous est offert par la littérature, en la figure de Don Quichotte. Le héros, un pauvre hidalgo obsédé par les livres de chevalerie, se prend soudainement pour un Chevalier errant, investi d’une mission, celle de parcourir l’Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés. Figure burlesque et admirable, à laquelle bien des grimpeurs peuvent s’assimiler tant ils se battent parfois dans les voies contre des moulins à vent !

voyage5Et quand la motivation du voyage n’est pas aussi délirante que celle de Don Quichotte juché sur Rossinante, c’est le voyage lui-même qui entraîne le voyageur dans la folie. Syndrome de Jérusalem, syndrome de Paris… Le voyageur, confronté à l’abondance de symboles religieux ou déçu par la réalité d’une ville qu’il avait auparavant idéalisée, se retrouve entraîné dans un délire mystique ou a contrario dans un épisode dépressif…

Stendhal a connu pareille extase à Florence, “absorbé dans la contemplation de la beauté sublime”. Aurait-on donc affaire à un nouveau syndrome ? Le syndrome de Gorropu ? Hallucinés par la beauté des formes, Sasha DiGiulian et Edu Marin auraient-ils cédé à une nouvelle forme de folie ? Le vertige les aurait métamorphosés ? “Voyage, voyage… Sur l’eau sacrée d’un fleuve indien. Voyage… Et jamais ne reviens !”

Mais trêve d’hypothèses biscornues… Les deux grimpeurs sont bel et bien rentrés, avec un joli film à la clef, que Sasha a dédié à son père, disparu au mois de juin. C’est le départ de son père pour son dernier voyage qui l’a poussée à vivre ses rêves… Comme dit Baudelaire, “Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !”

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