La crème de la crème

Le Point sur la ligne #8, Tribulations lexico-verticales

1-3D-Cappuccino-ArtEn langue corse, l’expression Essa l’emme ou Essa di l’emmi (littéralement, “être l’M”, “faire partie des M”) signifie, en style familier, être un as, faire partie du gratin. L’emploi de la lettre M pour marquer l’excellence peut sembler mystérieuse mais tout s’éclaire quand on sait qu’on utilisait habituellement le m majuscule comme abréviation de plusieurs titres ronflants tels que Monsignore, Messer, Marchese (Monseigneur, Messire, Marquis)…

Son nom ne commence pas par un M, elle n’appartient pas au Gotha du bloc mondial et pourtant cette locution corse lui va comme un gant. Elle a beau vivre au fin fond du Kansas, Isabelle Faus hè di l’emmi. À tout juste 20 ans, elle n’a fait qu’une bouchée de The Trice (V12/8A+), un bloc mythique de Flagstaff ouvert en 1975 par Jim Holloway et qui a attendu près de 32 ans avant de connaître deux nouvelles répétitions – par Carlo Traversi et Jamie Emerson, en 2007.

Depuis, seule une dizaine de grimpeurs a réussi The Trice, parmi lesquels des pointures comme Fred Nicole, Dave Graham, James Pearson, Daniel Woods, Paul Robinson ou encore Alex Puccio, qui en fit la première féminine en 2009 – et le fit même deux fois de suite : Trice twice, cerise sur le gâteau ! Avec The Trice, Isabelle Faus se retrouve donc littéralement propulsée parmi les grosses légumes, avec la fine fleur du bloc, the cream of the crop ou the upper crust comme disent les anglais.

2-Trice-for-Prana_webQu’on parle de crème ou de gratin, et dans toutes les langues, l’idée est toujours la même, être au-dessus – ou par-dessus façon nappage, topping – avec une connotation mi culinaire mi aristocratique qui ne manque pas de sel et qui nous renvoie aussi indirectement à notre M corse, celui qu’on trouve dans l’expression Manghja à trè ganasci (littéralement “manger à trois mâchoires”, c’est-à-dire “manger comme quatre”, “avoir une faim de loup” !).

Jim Holloway, pionnier du bloc mondial et compagnon de John Gill, était un fameux boulimique du rocher, lui aussi. Ce fut l’un des premiers à se consacrer au bloc comme discipline à part entière et à s’entraîner spécifiquement pour réaliser un projet, approche totalement novatrice dans le début des années 70. En 74-75, par exemple, il passa 30 séances sur Meathook (“le crochet de boucher” !), un bloc aujourd’hui estimé à V12/8A+.

À l’époque, l’échelle de cotation mise au point par John “Vermin” Sherman n’existait pas et Jim Holloway ne se mettait pas la rate au court-bouillon pour évaluer la difficulté des passages qu’il essayait ou qu’il passait à la casserole. Il avait mis au point une échelle toute simple, avec 3 niveaux de difficulté : JHE (Jim Holloway easy), JHM (Jim Holloway medium) et JHH (Jim Holloway hard) !

3-07969038_medium_121e3eTrès adepte des lettres majuscules, Jim Holloway avait d’ailleurs initialement baptisé The Trice AHR (Another Holloway Route), un peu à la manière des Corses qui ont leurs SSS ou FFFFF (Stilettu, schiuppettu, strada, “stylet, fusil, fuite”, les trois options en cas de conflit ; Fortuna, Fammi Fà Felice Fine, “Fortune, donne-moi une fin heureuse”, gravé sur les linteaux des portes d’entrée des maisons).

Notons l’humour et la grande part d’autodérision contenue dans ce AHR. Comme pour signifier, malgré la difficulté du passage, que ce n’était qu’un bloc comme un autre ? Au passage, on ne pourra que se délecter du deuxième nom trouvé par Holloway, car en anglais l’expression in a trice signifie “en un clin d’œil” alors qu’il a lui aura fallu moult essais pour en venir à bout. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a eu du pain sur la planche et qu’il ne l’a pas enchaîné en deux coups de cuiller à pot !

4-IsabelleFaustTirceCloseUpMais c’était en 1975 et les futurs répétiteurs de The Trice n’étaient pas encore nés… Pour en revenir à Isabelle Faus et consorts, cette génération est vraiment phénoménale (et celle qui suit plus encore avec les Mirko Caballero, Brooke Raboutou ou encore Ashima Shiraishi, qui à 10 ans a fait un V13/8B à Hueco et à 11, un 8c+ à RRG, Red River Gorge…). Ces jeunes ont un sacré coup de fourchette et pas de méthodes en peau de lapin. Sans complexe, ils trustent le “haut du panier” !

Cette expression qui provient de la disposition des légumes sur les étals des marchés, les plus beaux étant placés dessus et le rebut pourrissant bien caché dessous, a un équivalent savoureux en Afrique du Nord. En Tunisie, pour désigner le meilleur, le fin du fin, on parle du “visage de la marmite” (wejh etanjra). Espérons que ce nouveau visage de la grimpe restera souriant, toujours prêt à faire un “clin d’œil”. Car décidément, on “M” sa fraîcheur !

5-sabelle_Faus_Giddy_Climbing_Team_in_Neon_Pink_Made_in_America_Giddy_Tank

Source Anthologie des expressions corses, Fernand Ettori, éditions Rivages

Publicités

Une réflexion au sujet de « La crème de la crème »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s