Feu à Taïpan Wall ou feu Taïpan Wall ?

Le Point sur la ligne #3, Tribulations lexico-verticales

taipan-wall“L’or véritable ne craint pas le feu”, dit un proverbe chinois. Un gigantesque incendie, qui a ravagé l’état de Victoria mi janvier, semble montrer l’inverse. Il a détruit une grande partie des Grampians, un massif situé à 200 km à l’ouest de Melbourne, et a rendu impraticables nombre de ses falaises, dont un joyau de la grimpe australienne, Taïpan Wall, sur le flanc du Mt Stapylton.

C’en est donc fini, du moins pour l’instant, de l’escalade sur cette impressionnante barre de grès, qui dominait le bush et une belle forêt d’eucalyptus peuplée de wallabies, koalas et autres kakatoès. C’en est fini, en fait, de bien des falaises du coin (Mt Difficult, Asses ears, Bundaleer, The Amphitheater, the Lost World…) et de la plupart des secteurs de blocs popularisés ces deux dernières années par Dave Graham et Nalle Hukkataival, près d’Hollow Mountain ou Taïpan Wall.

feu-grampiansIl y a le feu du côté de l’étymologie…
Feu Taïpan Wall, devrait-on dire, maintenant qu’il a été la proie des flammes… Maintenant qu’on y a fait la part du feu… Du latin populaire fatutus, dérivé de fatum, l’adjectif “feu(e)” est attesté dès le XIIIe siècle avec le sens de “qui a achevé sa destinée, qui a accompli son destin”. Dans un contexte littéraire ou employé plaisamment, il est synonyme de “mort” ou de “défunt”. Rien à voir donc, en dépit de l’homonymie, avec le feu qui s’embrase ou que le vent attise, et qui vient lui du latin focus, “foyer”.

Ce mot a donné en français des mots aussi variés que fougasse (XIIe, du latin vulgaire focacia, “pain cuit sous la cendre”), fusil (du latin vulgaire focilis petra, “pierre pour faire jaillir le feu”), focal (XVIIIe, “qui concentre le foyer d’un instrument d’optique”) ou fuel (de l’ancien français fouaille, “huile combustible”). Le latin focus (“foyer”) s’est peu à peu substitué au latin ignis (“feu”), dont on retrouve tout de même la racine dans des mots savants comme “igné”, “ignition”, “ignifugé”…

Le feu… Il peut dormir sous la cendre, couver plusieurs jours, courir le long d’un thalweg, dévorer des arbres, gagner le haut d’un vallon, lécher une paroi, serpenter sur une crête… Autant de verbes qui jouent sur la personnification, voire l’identification avec le règne animal, et qui rappellent implicitement la sauvagerie du feu, sa puissance, son caractère imprévisible, mais aussi sa “domestication” par l’Homme durant la Préhistoire.

feu-grampians2Il n’y a pas de fumée sans feu ou le serpent de fumée
Puisqu’on parle d’âpre “domestication” et d’animaux qui “serpentent” (du latin serpere, “ramper”), il ne vous aura pas échappé que Taïpan Wall porte le nom du serpent le plus venimeux de la planète, le taïpan du désert, une espèce endémique d’Australie. Voilà qui nous ramène au mamba évoqué la semaine passée et enrichit notre bestiaire… Je n’y mettrais pas ma main au feu mais je gagerais que les premiers équipeurs ont fait de bien mauvaises rencontres ; ou bien peut-être les redoutaient-ils ?

D’où la forte présence de noms de voies en lien avec l’herpétologie (du greg herpein, se traîner) ! Anaconda, Naja, Constrictor, Snake flake, Venom et le fameux Serpentine, un 8a méga-classique libéré en 1988 par Malcolm Matheson et Steve Monks. Serpentine ondule sur près de 75m et alterne toit, réglettes et fissures sur un magnifique rocher orange incandescent (du latin incandescere, “être en feu”). Il vous hypnotise et vous brûle les avant-bras à petit feu avant un infernal jeté final pour lequel il vaut allumer les fusées – “ignition” – si vous voulez atteindre l’empyrée (du grec empuros, “en feu”)…

taipan-wall

Photo Neil Montheith

Les flammes de l’Enfer font-elles long feu ?
Feu et serpent ont ceci de commun d’être associés, dans les symboliques médiévales, au royaume des Enfers et aux forces du mal. Il faut croire que Jerry Moffat avait plutôt le feu sacré quand, tout feu tout flamme, il en a fait la première réalisation flash en 1992. Serpentine cotait alors 8b. Une performance du feu de Dieu, à moins qu’elle ne soit démoniaque ? En tout cas, elle risque fort de ne pas se reproduire de sitôt, maintenant que les points et le rocher ont été soumis à des températures extrêmes… Sauf à vouloir, justement, jouer avec le feu !

Au-delà de ces considérations lexico-verticales, il faut savoir que tout le nord du massif des Grampians a été lourdement impacté par ce feu de l’enfer. De nombreuses routes ont dû être fermées et les habitants ont été évacués en raison de la violence du phénomène, visible depuis Horsham, à 50 km au nord, sous la forme d’un champignon digne d’une explosion atomique. “L’homme est né pour l’action, écrivait Voltaire, comme le feu tend en haut et la pierre en bas” mais les dégâts écologiques et humains restent considérables…

nuage-horsham

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4 réflexions au sujet de « Feu à Taïpan Wall ou feu Taïpan Wall ? »

  1. Merci à la journaliste d’investigation pour cette mise à jour aussi éclairée qu’éclairante!!! Je ne vais donc sans doute pas traîner mes mollets en feu jusque là!!!
    Belle rubrique.
    Biz

    • Salut Delph ! En effet, ce n’est pas dans les Grampians que tu vas cocher le Wombat, où alors en brochettes… Inutile d’aller faire chauffer le dérailleur par là bas, ni la gomme des chaussons. Par contre la Great Ocean road en vélo, ça, ça peut être chouette ! Bises à vous 2 À bientôt en Corse 😉

  2. Ping : Du buzz en barre | Le grand 8

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