Comme une ballerine, de la danse et de l’escalade…

Le Point sur la ligne #1, Tribulations lexico-verticales0-degas

« Comme une ballerine »… Drôle de comparaison. Ça ne viendrait pas à l’esprit de taxer de « danseuse » un grimpeur qui vient de soloer un big wall de 500 mètres en 3 heures, surtout si la longueur la plus difficile culmine à 7c. On dirait plutôt qu’il est pourvu de « big balls »… Et puis on imagine mal une ballerine façon Degas, en tutu froufroutant et ruban noir autour du cou, s’échiner ailleurs qu’à la barre ou sur la scène.

« Comme une ballerine »… Ce sont pourtant les termes qu’a employés Alex Honnold pour parler de sa dernière performance, El Sendero luminoso (El Potrero chico, Mexique) dont il a soloé les 15 longueurs sous l’objectif de Cedar Wright et Renan Ozturk la semaine dernière. « Ça semblait plutôt facile, a-t-il raconté. Dès le début, j’étais en mode « c’est énorme ! ». Je n’ai pas raté un seul pied, comme une ballerine »…1-cedar

Petite ballade dans l’étymologie…

« Ballerine » vient de l’italien ballare (danser), lui-même issu du grec βαλλειν ballein, qui signifie jeter, lancer. On retrouve le radical -bal dans de nombreux mots français (comme par exemple dans « bal », « ballet », « baladin », « ballade », « trimballer »… qui sont liés au champ lexical de la danse, du mouvement, du déplacement). La racine grecque, quant à elle, ressort plus franchement dans des mots comme « balistique » ou « arbalète », qui expriment bien l’idée de tir ou de projection.

Notons au passage qu’il existe, dans la même famille, un mot bien connu des grimpeurs, l’affreux « ballant » que l’on peine tant à retenir quand on a dû se résoudre à jeter, justement, et que les pieds se baladent, balèzes, bien loin de la paroi, avant l’ultime balayette et la chute, banale. C’est alors qu’on balbutie comme un gros balourd, balloté au bout de la corde…

Puisqu’on parle de « ballotage », sachez que ce terme dérive du mot « balle » – qui a donné en français les mots « ballon », « baluchon », etc… et dont l’équivalent anglais se trouve être les fameuses « balls » que j’évoquais précédemment. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces balls sont sans rapport avec le ballein grec (jeter) mais proviennent du francique balla (paquet). Pas besoin d’avoir des balls, donc, pour exceller dans les mouvements dynamiques…2-honnold

Alex Honnold mène la danse

Bon, j’arrête là mes balivernes pour revenir à notre ballerine. Si Alex Honnold s’est senti l’âme d’un petit rat de l’Opéra plutôt que celle d’un « crag rat » – expression qu’utilisent les américains pour désigner ces grimpeurs qui squattent les falaises -, c’est sans nul doute parce qu’El Sendero Luminoso offre une escalade toute en finesse, spécialement sur les pieds, propice aux entrechats. Ouvert en 1994 par Kurt Smith et Jeff Jackson, ce Sentier lumineux requiert de la technique et surtout une foi de révolutionnaire pour maîtriser la précarité des équilibres.

On pourrait croire qu’Alex Honnold aime danser sur le volcan, pourtant il était bien conscient du danger et n’avait pas envie de s’écraser sur le ballast. Ce n’est qu’au terme de 4 repérages intégraux, effectués encordé avec Cedar Wright et Renan Ozturk, qu’il s’est lancé en solo dans El Sendero luminoso. Il avait mémorisé chacune des complexes séquences de pieds, soit des centaines de déplacements qui se jouent au millimètre près…reperages

On peine à imaginer les efforts qui se cachent derrière la grâce de ce ballet, véritable opéra vertical d’un danseur étoile, qui rappelle ceux de ses illustres précurseurs aujourd’hui disparus, Edlinger et Berhault. Mais il n’est pas surprenant que l’étoile Alex Honnold ait choisi le sentier lumineux pour briller en ce début d’année 2014 et ouvrir ainsi le bal des performances solitaires !

Photos Cedar Wright et Renan Ozturk

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7 réflexions au sujet de « Comme une ballerine, de la danse et de l’escalade… »

  1. BONJOUR Laurence. C est avec beaucoup d enthousiasme que je te retrouve, comme le « phénix », tu nous revient avec toujours autant de talent.
    Bises François vecchi.

  2. Ping : Le point sur la ligne #2 | Le grand 8

  3. Un petit texte en forme de chronique vraiment tres agréable à lire.
    Regarder sa passion sportive sous un autre angle et particulièrement ici, avec cette écriture légère, enlevée et un brin malicieuse, c’est toujours un bon moment de plaisir. Une cohérence de plus autour de l’escalade qui impose sa chanson de geste dans les moindres recoins de la vie de celle, celui, qui s’y abandonne. Un peu , beaucoup, énormément.
    Vivement la prochaine livraison !

  4. Ping : Solo intégral

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