René Daumal ou l’escalade de l’infini

Dans la rubrique D’Antan du n°38 d’EscaladeMag, je m’offre une escapade sur le versant mystique de l’escalade, avec ce texte décalé sur René Daumal. Le mont Analogue y côtoie La Montée du Carmel et les thématiques de la montagne symbolique, de l’ascension absolue, sont au cœur de la réflexion.

René Daumal ou l’escalade de l’infini

En 1952 paraît Le Mont Analogue, une œuvre posthume de René Daumal. Écrit entre 1939 et 1944, ce récit resté inachevé est sous-titré « roman d’aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques ». Il se présente comme un voyage vers une montagne sacrée qui sert de point de rencontre entre Dieu et les hommes.

L’escalade y joue un rôle central, métaphysique, symbolique. Les personnages mis en scène partent en expédition, à la découverte d’une montagne mystérieuse de l’hémisphère sud. C’est un lieu d’une très haute valeur spirituelle, inaccessible au commun des mortels, mais accessible aux seuls grimpeurs, qui font figures d’initiés. Au pied de ce sommet (visible qu’en de rares circonstances), vit une société étrange, tout entière vouée à l’escalade et dominée par les guides de haute montagne !

Ce Mont Analogue renvoie bien sûr aux montagnes évoquées par les diverses traditions et religions anciennes (l’Olympe, le Sinaï, le Mont des Oliviers, etc…). Le texte dialogue avec des pans entiers de la littérature mystique, Saint Jean de la Croix en tête et sa célèbre Montée du Carmel, où pérégrination et ascension conduisent métaphoriquement à l’union parfaite et indicible avec Dieu, au cœur de la nuit obscure, en plein nada.

Un sommet utopique
« Dans la tradition fabuleuse, écrit Daumal, la Montagne est le lien entre la Terre et le Ciel. Son sommet unique touche au monde de l’éternité, et sa base se ramifie en contreforts multiples dans le monde des mortels. Elle est la voie par laquelle l’homme peut s’élever à la divinité, et la divinité se révéler à l’homme ». Mais le sommet n’est jamais atteint par les protagonistes et le roman s’interrompt au beau milieu d’une phrase…

Arthur Beaver (médecin, yachtman et alpiniste), Pierre Sogol (chef de l’expédition), Ivan Lapse (russe d’origine finnoise, « linguiste remarquable »), Hans et Karl (deux frères autrichiens, 25 et 28 ans, « spécialistes des escalades acrobatiques »), Judith Pancake (américaine, « peintre de haute montagne »), le narrateur Théodore et sa femme Renée, sont donc laissés en rade, en quête d’ineffable ! Selon les plans et notes de travail de Daumal, Le Mont Analogue devait comporter 7 chapitres. L’écrivain n’en aura finalement rédigé que 4. Faut-il y voir un signe ?

Un homme en quête d’absolu
Poète, critique et essayiste, René Daumal (1908-1944) s’intéresse très tôt à la mystique et aux religions orientales. Il apprend le sanskrit, en établit une grammaire et traduit les textes sacrés de l’Inde. Parallèlement, il fonde, en compagnie de Roger Vailland, de Roger Gilbert-Lecomte et du peintre Joseph Sima, la revue littéraire Le Grand Jeu, dont 3 n° sortent entre 1928 et 1930.

Proche de la pataphysique et des surréalistes, il anime un groupe d’intellectuels qui explorent l’inconscient à grand renfort de drogues et de séances de voyance. Ils vont creuser profond les thématiques du vertige et du non-savoir. Leurs expérimentations sont alors placées sous l’influence de Gurdjieff, figure célèbre de l’ésotérisme qui regroupe autour de lui des disciples recrutés dans les milieux occultistes de l’époque.

Malgré cette effervescence, ou peut-être à cause d’elle, Daumal publie finalement peu de son vivant : tout au plus un recueil de poèmes, Le Contre-ciel (1936) et La grande Beuverie (1938), un ouvrage inclassable qui se présente comme un voyage extraordinaire. Il y décrit un monde, petit du dehors mais immense à l’intérieur, où oeuvrent diverses espèces de personnages : les Fabricateurs d’objets inutiles, les Évadés supérieurs, les Pwatts, les Explicateurs ou les Scients…

Autant d’êtres qu’on a peu de chances de croiser en falaise mais qui témoignent de la volonté de Daumal d’échapper au monde des apparences, de retrouver le sens du religieux sous le vernis de la modernité, d’échapper au rationalisme forcené de l’Occident : tentative d’accéder au monde surréel, où la vie et la mort, l’imaginaire et le réel, se rejoignent…

Après le grand jeu…
Mais l’expérience tourne court. Pour Daumal, le triste retour à la réalité passe par la tuberculose. Ayant pris connaissance de sa maladie et se sachant condamné, il séjourne alors le plus possible en montagne, dans les Pyrénées tout d’abord, à Gavarnie, puis dans les Alpes, au Plateau d’Assy et à Pelvoux, où il grimpe…

Écrit en grande partie dans le Briançonnais, Le Mont Analogue est l’histoire d’une quête, un récit initiatique : « C’est la montagne symbolique », écrit Daumal. Cette montagne, elle doit « matériellement, humainement exister, sans quoi notre situation serait sans espoir ». Et il n’est guère surprenant dès lors de constater que le titre prévu pour le dernier chapitre était : « Et vous, que cherchez-vous ? » !

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