Interview Michel Serres

L’opportunité d’interviewer un grand philosophe contemporain et de discuter avec lui du corps (et de l’escalade…) ne se présente pas tous les jours ! Autant dire que c’est avec un mélange d’enthousiasme et de timidité que j’ai abordé cet entretien avec Michel Serres et que les paroles échangées resteront longtemps dans ma mémoire… Un grand merci à Michel Serres pour sa disponibilité et à Valérie Arbon des éditions du Pommier pour l’organisation de cet entretien paru dans EscaladeMag n°36 (septembre 2010).

Michel Serres
Métamorphoses du corps et de l’esprit

Philosophe, membre de l’Académie française, professeur à Stanford University, Michel Serres est aussi, et on le sait moins, alpiniste et grimpeur. Il est l’auteur de très nombreux ouvrages philosophiques et épistémologiques, dont la série des Hermès, Les Cinq Sens ou encore les magnifiques Variations sur le corps où il évoque sa relation à l’escalade.

Au mois d’octobre sortira en librairie Regards sur le sport, un recueil de réflexions sur le rôle du sport, ses enjeux et ses risques, pour l’individu comme pour la société. Michel Serres y apporte sa contribution, ainsi que plusieurs grands penseurs et scientifiques de notre temps parmi lesquels Edgar Morin, Axel Kahn ou A. Comte-Sponville. À l’occasion de la sortie de ce nouveau livre, nous sommes partis à sa rencontre pour tenter de comprendre comment s’articulaient sport et philosophie dans sa vie et quel regard il portait sur l’escalade.

Comment avez-vous découvert la montagne et l’escalade ?
Simplement, je suis parti avec un groupe dans les Alpes, quand j’avais 16 ou 17 ans, quelque chose comme ça. Moi, au départ, j’étais fils de marinier, vous voyez, sur les bords de la Garonne, et j’étais donc plutôt destiné à la mer qu’à la montagne. Mais c’est avec des copains étudiants que j’ai découvert la montagne.

Avez-vous pratiqué l’escalade indépendamment de l’alpinisme ?
Oui, j’ai pratiqué l’escalade rocheuse en forêt de Fontainebleau, comme tout le monde. Sur les blocs, le samedi et le dimanche avec des amis, pour m’entraîner en prévision des courses que je ferai dans les Alpes, par la suite.

Dans Regards sur le sport, vous parlez des potentialités du corps et écrivez : « Il peut des choses que je ne sais pas encore »…
Oui et c’est même plus que cela. Je définis le corps par le fait que : « il peut ». Il « n’existe » pas, il « peut ». Il peut toujours quelque chose d’autre : il peut inventer, il peut se mettre dans des positions peu naturelles. Chaque fois que vous apprenez un nouveau geste dans un sport par exemple, ce geste-là, vous n’avez pas l’habitude de le faire, donc le corps le fait de façon assez difficile, et puis peu à peu, le corps l’intègre et le fait naturellement.

Quel type de potentialités avez-vous exploré au cours de votre pratique de l’escalade ?
Par exemple, en grimpant, si vous avez une prise qui est un peu en dehors de votre portée, vous vous étirez, vous vous étirez et finalement vous arrivez à l’attraper ! Il y a une espèce d’étirement supplémentaire qui fait que l’on peut quelquefois accéder à une prise que, à première vue, on pourrait penser inaccessible !

Dans Regards sur le sport, vous parlez des formidables capacités d’adaptabilité du corps, de sa plasticité. Et vous faites un parallèle entre le mouvement de la pensée et la capacité qu’a le corps à percevoir et anticiper…
Oui, c’est ça ! Lorsque j’ai écrit Variations sur le Corps, je l’ai dédicacé à mes profs de gym et à mes guides, qui m’ont appris à penser. Et tout le monde a été scandalisé. Et pourtant, si, c’est avec le corps qu’on pense. Le corps peut s’adapter à des situations tout à fait inattendues et c’est ainsi qu’on pense, c’est-à-dire en ayant l’intuition de choses nouvelles. Penser, c’est inventer. Si on n’invente pas, on ne pense pas, on ne fait que répéter. Et le corps peut inventer. Et quand vous escaladez, vous êtes bien forcés de vous adapter en temps réel à la situation que vous crée la paroi. Et cette adaptation est une forme d’invention, de petite invention, d’invention circonstancielle. Et penser, c’est ça : s’adapter rapidement à une situation donnée.

En escalade, quand on regarde le rocher et qu’on anticipe sur les prises à venir pour s’adapter le mieux possible, on parle de « lecture ». Que vous inspire l’utilisation de ce terme ?
C’est ça, c’est exactement ça ! On lit le rocher, c’est-à-dire les failles, les prises, etc… , un peu comme on lirait un texte. On décrypte, on interprète et on invente la position du corps qui correspond le mieux…

Dans Variations sur le corps, vous parlez du « contact sans médiation avec le roc», vous écrivez également que « l’œil caresse la roche », faisant fusionner au passage la vue et le toucher. Y a-t-il pour vous une forme de sensualité dans la pratique de l’escalade ?
Oui, absolument ! C’est une expérience presque amoureuse, qui fait que la roche n’est plus un objet mais une sorte de partenaire. Dans l’escalade, il y a une forme de dialogue secret entre le corps et le rocher. De sorte que le rocher n’est plus tellement un obstacle ou un adversaire mais plutôt un partenaire estimé, un partenaire bien-aimé…

Dans Variations sur le corps, vous parlez de l’extase et dites : « mon corps entier lévitait ». L’escalade peut être le lieu d’une expérience mystique ?
Parfois, à la fin d’une course ou d’une voie un peu exigeante, on se trouve dans un état d’exultation, de joie du corps tel, qu’on éprouve une sensation presque extatique. Interpréter ceci sous l’angle de la mystique ? Oui, peut-être, si vous voulez. On peut l’interpréter de cette manière. Mais c’est simplement explicable par les hormones qui sont secrétées au cours de l’effort. C’est bien connu des biologistes qui analysent les réponses du corps et ses adaptations. L’effort n’est pas seulement une exigence difficile ou ascétique. Quand on fait un effort extraordinaire, on reçoit une sorte de récompense interne, qui est d’ordre hormonal. Mais comme il y a rarement une explication unique à un phénomène, on peut l’interpréter de diverses manières : la physiologie, la psychologie, la mystique… pourquoi pas ?

Vous avez eu l’occasion de faire ce type d’expérience, par le sport ?
Oui, bien sûr. J’ai joué des rencontres un peu difficiles en basket-ball ou en rugby, par exemple. Je l’ai aussi ressenti en montagne. J’ai fait le Cervin par exemple, dans des conditions un peu difficiles, parce que le guide qui nous accompagnait s’était blessé. Je pense aussi à une course très précise où il a fallu dépenser un effort supplémentaire par rapport à l’effort normal, parce que l’un des partenaires avec lequel nous étions s’était évanoui et qu’il a ensuite fallu porter son sac, le porter lui-même, dans des conditions par conséquent très exigeantes.

En escalade, on s’assure mutuellement, la corde crée un lien particulier entre les pratiquants : on confie sa vie à autrui, ce qui n’est pas le cas dans d’autres disciplines sportives. Est-ce que c’est une dimension de l’activité qui vous touche ? Qui vous paraît riche, d’un point de vue pédagogique, par exemple ?
Oui, c’est une expérience collective unique. Moi, il se trouve que je n’ai jamais fait d’escalade qu’avec les mêmes, ou avec la même. Et à force de grimper ensemble, on finissait par se connaître tellement que l’on savait parfaitement l’état dans lequel se trouvait la partenaire. C’est très fort. Pour moi, c’est un aspect décisif de l’escalade. Je le dis souvent, en montagne, ce ne sont pas trois personnes qui font la voie, c’est la corde qui fait la voie, c’est la cordée. C’est une sorte de lien, à la fois physique, psychologique et… émouvant. C’est peut-être le premier lien social.

Avez-vous déjà grimpé en salle ? Que pensez-vous des structures artificielles, qui offrent le même type de difficultés qu’en extérieur, mais où les voies sont créées par l’homme et non par la Nature ?
Je n’ai jamais grimpé en salle, je suis un vieux monsieur, vous savez ! Et l’escalade en salle est un phénomène assez récent. En soi, je n’en pense pas de mal. Je trouve que si l’on est en ville, si l’on n’a pas le temps ou si les conditions atmosphériques sont défavorables, c’est un lieu d’entraînement comme un autre, pourquoi pas, au contraire ! C’est comme si vous me demandiez si je suis contre la salle de gym’ : c’est un lieu très artificiel certes, mais qui permet de s’entraîner si on ne peut pas aller dehors.

Nous vivons dans une société très compétitive, une société du « toujours plus » ou du « toujours mieux ». Vivez-vous l’escalade comme une forme d’ascèse qui contrebalancerait cette tendance à la croissance, cette tendance à la comparaison permanente ?
L’escalade ou la montagne, ce sont des sports personnels, et collectifs dans la mesure où l’on est dans une cordée, mais on ne cherche pas la performance à tout prix, on ne cherche pas à l’emporter sur quelqu’un, on ne cherche pas à gagner. Et je dis dans Regards sur le sport que la question « Qui va gagner ? » est une sorte de drogue qui, aujourd’hui, intoxique beaucoup les gens. La question « Qui va gagner ? » n’a au fond pas beaucoup d’intérêt. Et pourtant, elle mobilise l’intérêt de tout le monde. « Qui va gagner ? », réponse : « Je m’en fous !! » (Rires).

Le grand public est toujours fasciné par des figures comme Alain Robert qui fait du solo et des choses très spectaculaires, alors que pour la majorité des pratiquants, l’escalade se fait avec une corde et dans un contexte beaucoup plus simple…
Oui, alors, qu’on soit fasciné par des exploits exceptionnels, je l’admets tout à fait parce que, il y a des choses qui se font et qui sont complètement hors de ma portée mais je dis souvent, et je le dis dans ce livre, Regards sur le sport : les médias ne parlent jamais du sport, jamais, jamais ! Ils ne parlent que des vainqueurs. Or les vainqueurs, c’est un pour 10 000, un pour 100 000 des pratiquants. Et le sport est une pratique humaine où tout le monde perd. Et qui en parle ? Eh bien, personne ! Si on ne parle pas des perdants, on ne parle pas du sport ! Je nage mais le recordman du monde du 100 mètres nage libre, c’est un sur des millions de personnes… Pourtant on ne parle que de lui ! Les médias ont le culte du vainqueur, mais ça ne vous rappelle rien ? Moi, ça me rappelle le darwinisme social, ça me rappelle un tout petit peu l’hitlérisme et de ce point de vue, il y a quelque chose qui me gêne…

Que les médias s’intéressent au vainqueur, au fond, ça n’a de sens que si sa performance a valeur d’exemplarité, si elle révolutionne l’activité…
Oui, voilà ! Je vais vous donner un exemple. En saut hauteur, on pratiquait autrefois le rouleau ventral. Et puis tout d’un coup un type a inventé le saut en arrière, le fosbury flop. Alors oui, celui qui a pensé à ça, Fosbury, c’est quand même un inventeur… Il a trouvé quelque chose et ça, ce n’est pas inintéressant ! Mais si c’est pour, sans arrêt, battre des records et exalter le vainqueur, alors là, non merci… C’est vraiment du fascisme. Et j’ai peur que les médias sportifs ne s’aperçoivent pas qu’ils cultivent une idéologie dangereuse…

Un grand merci à Michel Serres pour sa disponibilité et à Valérie Arbon pour l’organisation de cet entretien.

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2 réflexions au sujet de « Interview Michel Serres »

  1. Ping : Michel Serres : Abécédaire numérique (suite et fin) | Jean-Luc Raymond

  2. J’étais passée à côté de cette interview car je n’ai (malheureusement !) pas eu accès à tous les n° d’EscaladeMag… Merci Laurence d’y avoir fait allusion sur Facebook, cela m’a permis de découvrir cette intéressante analyse de la pratique de l’escalade. J’ai bien envie de lire le livre de Michel SERRES désormais !

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