Interview Eddy Codega

A l’automne 2008, je me rends en Italie, au siège de l’entreprise de matériel de montagne CAMP, et rencontre son tout jeune directeur, Eddy Codega. Visite de l’usine et discussion à bâtons rompus avec l’héritier de la marque. L’interview paraît en intégralité en janvier 2009 dans le n°22 d’EscaladeMag.

Eddy Codega : héritier de 120 ans de passion

La société italienne CAMP fête cette année ses 120 ans d’existence. A cette occasion, nous sommes partis en Lombardie à la rencontre de son PDG : Eddy Codega, arrière petit-fils du fondateur historique de la marque. 35 ans et toujours aussi passionné de grimpe.

CAMP, entreprise familiale, fête cette année un bel anniversaire. Pouvez-vous nous brosser un bref historique de la marque ?
C’est mon arrière grand-père, Nicola Codega, qui est à l’origine de tout. Il vivait ici, à Premana, dans ce petit village de montagne situé à 1000m d’altitude, au cœur du Valsassina. Il y possédait un petit atelier de forgeron. Par la suite, son fils Antonio a repris le flambeau et c’est à son époque, dans les années 20, qu’on a fabriqué pour l’armée italienne le premier piolet de montagne. La rencontre décisive avec l’alpiniste Ricardo Cassin a ensuite orienté CAMP vers la réalisation de pitons et de mousquetons. A la 3e génération, celle de mon père et de mes oncles, sont nés des produits historiques : les crampons Foot Fang, le piolet Hummingbird, les coinceurs Tri-cams, le harnais Sprint, le mousqueton de 33g, etc (grâce à des collaborations diverses avec les plus forts alpinistes du moment). Et aujourd’hui, à la 4e génération, nous poursuivons la quête d’innovation et de légèreté initiée par tous ceux qui nous ont précédés.

Comment expliquer la présence de l’usine CAMP dans ce petit village de montagne ? Plusieurs autres fabricants de matériel de montagne sont implantés dans la région, plus bas, vers Lecco : y a t-il une raison particulière à cela ?
Oui, il y avait des mines dans la région, qui de nos jours, ne sont plus exploitées. Mais historiquement parlant, ça a toujours été une région de forgerons et de couteliers. Premana est un peu le « Thiers » italien. Aujourd’hui encore, le village est réputé pour ses couteaux et ses ciseaux. Nous avons souhaité rester à Premana, même si à première vue, ce n’était pas le plus commode pour s’agrandir ou pour gérer l’acheminement des produits. Mais nous voulions conserver le lieu même de la première usine, pour des raisons à la fois socio-économiques et identitaires. Nous avons aussi des entrepôts à Lecco ainsi que des chaînes de production en Asie, où nous nous rendons régulièrement pour assurer le suivi de la qualité.

Quels souvenirs gardez-vous de CAMP dans votre enfance ?
L’entreprise se transmet de génération en génération. Mon père et mes oncles la dirigeaient quand j’étais enfant. Je me souviens en avoir toujours entendu parler à la maison. J’ai coutume de dire que j’ai été élevé au pain et au CAMP ! Ça a bercé toute mon enfance mais par la suite, j’ai toujours été libre de mes choix. Et je ferais de même avec mes deux enfants : on n’a qu’une vie ! Il faut faire les choses par passion. C’est difficile de prévoir quel sera le monde demain, sans doute allons-nous vers plus d’intégration de différentes cultures. Tout au plus puis-je leur conseiller d’apprendre le chinois ou l’hindi (plutôt que l’anglais comme à notre génération), mais pour le reste, je leur laisse pleine liberté.

Comment s’est passée la succession entre les descendants directs du fondateur historique de la société ?
Dans les années 99-2000, nos parents ont réuni la génération actuelle pour annoncer leur départ à la retraite dans les 5 années qui allaient suivre. Ils nous ont donné 2 ans pour réfléchir à l’évolution possible de la société et nous déterminer. De tous les frères et cousins, 6 sont partis dans l’aventure. Nous avons eu de la chance, d’une certaine manière, car sans nous concerter, nous avions tous fait des études très complémentaires pour travailler dans une telle société (économie, commerce ou ingénierie). Nous avons présenté notre projet à nos parents ; il incluait un versant Recherche & Développement très important. Nous souhaitions aller vers des innovations en terme de technologie et de légèreté des produits. Cela passait par la modernisation de l’usine historique et par l’adjonction d’un bâtiment où nous pourrions procéder dans un même lieu à toutes les étapes de la création (conception/design, réalisation des prototypes et mise en œuvre de tests poussés).

Que signifie le sigle CAMP ?
Au départ, l’acronyme historique signifiait Codega Antonio Metilde Premana (Codega renvoyant au nom de notre famille, Antonio au prénom du fils du fondateur, Metilde au surmon de la famille dans le patois local et Premana au nom du village où nous nous trouvons encore aujourd’hui). Par la suite, l’acronyme est devenu Construzione Articoli Montagna Premana (construction d’articles de montagne à Premana). Dans mon esprit, à l’avenir, le C devrait renvoyer de plus en plus au terme Conception, car nous axons notre développement sur la technologie, la recherche et l’innovation.

Justement, aujourd’hui, quels sont les grands axes de développement de la marque ?
Notre credo, c’est la légèreté et la compacité. Pas pour faire de la légèreté pour la légèreté, mais dans un esprit de sécurité accrue pour les grimpeurs et les alpinistes. Nous avons donc beaucoup investi pour tout centraliser ici et permettre des échanges permanents entre les designers (qui imaginent les nouveaux produits), les ingénieurs (qui oeuvrent à la fabrication des prototypes et réalisent les tests) et les commerciaux (qui ont une idée précise de la faisabilité en terme de coût des matières premières et de rentabilité finale du produit). Nos collaborateurs sont le plus possible des grimpeurs ou des alpinistes, afin qu’ils puissent dialoguer avec nos conseillers techniques et comprendre la réalité du terrain.

Etes-vous grimpeur vous-même ?
Je l’étais ! Il y a 15 Kg de cela (et non il y a 15 ans !). C’est plus difficile maintenant. Plus sérieusement, je préfère laisser aux grimpeurs réguliers le soin de mettre notre matériel à l’épreuve.

Comment travaillez-vous avec les grimpeurs sur le terrain pour développer les produits ?
Pour l’amélioration des produits, nous nous sommes toujours appuyés sur des conseillers techniques et des alpinistes de renom (Ricardo Cassin au tout début, puis les frères Lowe, et plus récemment Patrick Gabarou ou Patrick Berhault). Aujourd’hui, ce sont des grimpeurs comme Christian Brenna ou Maja Vidmar qui testent les produits, et surtout des alpinistes tels que Simone Moro ou Tomaz Humar, qui ont un œil très critique et une conscience précise des possibilités d’amélioration du matériel. Nous travaillons aussi beaucoup avec les guides qui utilisent quotidiennement nos produits avec leurs clients durant l’été et nous font des retours à la fois sur la durabilité et sur la facilité d’utilisation.

Etes-vous également en relation avec les salles en Italie ?
La pratique en salle en Italie est moins développée qu’en France. Nous en sommes à peu près au stade où vous pouviez être il y a 7 ou 8 ans. Toutefois, on peut observer les mêmes tendances que chez vous : à côté des grimpeurs passionnés qui ont commencé l’escalade en falaise et continuent à pratiquer en salle, il y a aussi tout un nouveau public qui découvre l’activité à l’intérieur et qu’il est difficile d’amener dehors. Il y a tout un travail de pédagogie à impulser, à la fois pour leur faire comprendre l’esprit outdoor (c’est-à-dire toutes les problématiques liées au respect de l’environnement par exemple) mais aussi pour leur faire prendre conscience que l’escalade en falaise se déroule dans un milieu moins sécurisé qu’en SAE (ce sont les problématiques liées à la bonne utilisation du matériel et à la confiance souvent trop grande qu’ils placent en celui-ci, sans en connaître spécifiquement les limites). Nous avons donc mené quelques petits projets pilotes en ce sens, avec le grimpeur Ch. Brenna, et organisé des week-end en falaise avec des grimpeurs des villes.

Pourquoi avez-vous choisi l’image du loup comme emblème ? Envisagez-vous à l’avenir de le modifier pour donner une image plus axée sur l’innovation ? Ou le garderez-vous pour le côté « outdoor » qu’il incarne ?
Le nouveau logo a été développé au début des années 90. Cela correspond au moment où on est rentré sur le marché du textile (sacs, sac de couchage, tentes, etc) et on voulait un logo qui exprime l’esprit outdoor de la marque et de ses nouvelles lignes de produits. Pour le futur, je ne peux pas répondre à cette question pour l’instant (garder ou changer le logo) : il y a déjà beaucoup de projets en chantier et il faut faire aboutir les choses sur lesquelles on est déjà en train de travailler.

Vous exportez dans 77 pays dans le monde, dont la France où vous avez une filiale depuis les années 80. Quel % de votre chiffre d’affaire représente le marché français ?
La France représente notre marché n°1 à l’export, viennent ensuite les US. Nous avons effectivement une filiale en France depuis 22 ans et une autre plus récente aux US. Nous nous implantons là où sont présents nos principaux concurrents (à l’international, Petzl et Black Diamond pour le hardware et The North Face pour l’outdoor). Nous cherchons à être compétitifs sur leur propre terrain. Les marchés sont très influencés par les activités. A titre d’exemple, aux US, qui sont encore très marqués par le clean-climbing et l’escalade traditionnelle, nous vendons très bien nos coinceurs et notre ligne essential, axée sur la légèreté et la compacité.

La situation économique mondiale vous affecte-t-elle ?
Bien sûr, il y a des implications sur toute la chaîne. En situation économique difficile, il y a une restriction de la demande, et notamment en ce qui concerne les produits de loisir. C’est sans doute le premier poste sur lequel joue le consommateur lorsqu’il doit calculer au plus juste son budget. Mais paradoxalement, tout ceci peut avoir un effet positif. Car pour des raisons économiques, on part moins en vacances sur des destinations lointaines et on redécouvre donc aussi ce qu’il y a tout près : on retourne en falaise ou en montagne, on a plaisir à retrouver et partager des émotions simples, qui contrebalancent la morosité du monde et la négativité ambiante. Les médias parlent toujours des catastrophes, plus rarement des belles choses. Comme on dit, un arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse !

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